Beauté divine !

Existe-t-il une comparaison possible de la notion du beau tel qu’il est perçu dans les trois religions du livre ? C’est la question que pose Adrien sur le blog de « Gai Luron » que l’on trouvera sur la liste de mes liens préférés (Presque rien sur presque tout).

La question étonne d’abords : Tiens, je n’y avais jamais vraiment pensé ! Puis elle énerve rapidement : Par quel bout vais-je bien pouvoir la prendre celle-là ? Les sources ? Une recherche par mots clés dans la Bible ou le Coran et même ailleurs, dans les Upanishad, ne donne pas grand-chose. Le mot apparaît bien sûr, mais aucune des premières occurrences trouvées ne permet de dégager un début de réponse; L’herméneutique ne suffit pas c’est clair et même un ultime recours à la « Somme Théologique » de Thomas d’Aquin n’apporte rien ; aucune des 512 questions ne porte sur le sujet, ni même ne semble s’en approcher !

Alors on désespère ! La seule réponse possible semble bien être : Adrien, tu nous as collés sur ce coup-là !

Mais la nuit porte conseil et c’est en retournant la question au cours de l’insomnie de 4 H que l’on s’aperçoit que l’on peut, peut-être, tenter un début de réponse : Comment Dieu est-il perçu par les religions du livre (et par les autres) ? Cette perception peut-elle définir la relation au beau ?

Ceci n’est qu’un début de réponse et il conviendrait effectivement à un théologien spécialiste d’y consacrer sa vie, comme le souligne Elise Pellerin. J’espère pourtant réussir à agrémenter le débat de quelques éléments clés sur lesquels d’autres pourront rebondir (ou bondir !).

Partons, chronologiquement, du judaïsme. Considérons que l’une des caractéristiques du divin est ici d’être totalement inexprimable. Le nom même de Dieu est imprononçable et aucune représentation directe ne peut en être faite. Considérons ensuite que l’on parle ici plus de jugement dernier que de paradis et nous voyons que les expressions possibles du beau par le sacré ne peuvent être que limitées. Point de synagogues somptueuses, d’art sacré majestueux, d’Hymnes beethoveniens, de Magnificat vivaldiens, de Te Deum berlioziens. L’expression du sacré est sobre, simple, et les Tefillin ne sont pas à proprement parler des objets d’art … Les seules décorations sont tout entières dédiées au Livre, pris comme seule manifestation du divin accessible aux humains. Est-ce par réaction que le beau profane devient fondamental ? On pourrait le penser en constatant l’importance de la musique pour la communauté juive. On en devient presque certain lorsque l’on constate que l’idée d’une Jérusalem terrestre sous-tend toute la démarche quotidienne du juif orthodoxe : l’art, le beau devient ici festif, comme dans l’attente de quelque chose qui va bientôt survenir. Chants, rythmes, danses, poésies : tous profanes à ma connaissance, et comme remplis d’une joie que l’on veut immédiate. Et puis ce résultat paradoxal : c’est dans cette religion profondément basée sur la crainte de Dieu que l’on trouve parfois l’expression la plus joyeuse de la beauté.

Puis vient le Christianisme. Changement radical que cet homme-Dieu, que ce Dieu fait homme ! La beauté céleste, ultime, est enfin accessible, le sacré est en face ! L’art s’en ressent, évidemment. Et l’opposition avec le judaïsme est évidente : on construit des cathédrales, on peint la Bible, la mort passe en musique dans des requiems sublimes. A tel point qu’au début tout du moins, il n’existe plus d’art que sacré et que toute référence au profane est vouée aux gémonies. Non, il n’existe de beau que dans le divin, l’énorme, le magnifique. « Rendons gloire à Dieu » semble devenir l’obsession de l’artiste, le leitmotiv des mécènes, leur droit de passage vers le paradis Cette frénésie sainte aura tout du moins l’avantage de créer des écoles, des techniques, qui, en se « profanisant » progressivement aboutiront aux richesses de l’art occidental tel qu’on le connaît.

Retour à plus de sévérité avec l’Islam. Ce Dieu fait homme du christianisme apparaît comme incompatible avec la nécessité politique d’une soumission totale à la loi divine. Dieu ne peut être représenté, il est indicible, unique, parfait. L’Islam est donc iconoclaste. Mais pas complètement ! Autour du Coran se crêt un art, élaboré avec passion : calligraphie, enluminures, litanies, les écoles foisonnent pour créer les maîtres capables de rendre hommage au Texte. Puis viennent les architectes, les graveurs, les maîtres de la céramique, de la taille du marbre : tous unis dans la construction de mosquées de plus en plus belles, de plus en plus riches, que l’on construit autour du Coran, comme un écrin. L’art est donc divin, sacré, essentiellement, et malgré tout. Le paradoxe sera évident pour Abd el Wahab, qui voudra revenir à plus de simplicité, et l’on citait autrefois à Riyadh l’histoire de ce Muezzin dont la voix, suave comme celle d’un rossignol gavé de miel, cristalline comme mille sources du paradis, était si séduisante à l’oreille des femmes qu’il fallut le soustraire à son poste.

Dernier détour vers les « religions » asiatiques, hindouisme, bouddhisme, bouddhisme zen surtout. Le beau est ici, devant nous, à chaque pas dans la nature. Simplicité de la représentation, pureté, symbolisation poussée à l’extrême dans les mandalas ou les jardins japonais. Erotisme latent (ou moins latent !) presque partout : idée du cycle, de la reproduction, de la vie, peu d’eschatologie dans l’art, donc.

Incomplet ? Oui bien sûr, j’aurais pu opposer l’art roman ou les iconoclastes à ma thèse sur le christianisme, parler des grands poètes arabes, profanes pour la plupart, mais souvent venus de la Jahiliya. Remarquer que l’art tibétain n’est pas le plus simple des arts, loin s’en faut. Mais mon propos n’était pas d’être exhaustif, mon propos était d’ouvrir le débat.

Et puis d’aider Adrien à avoir une bonne note…

Bonne chance donc à Adrien !

8 Réponses à “Beauté divine !”


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