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Archive journalière du 15 fév 2007

Lettre à Laetitia sur la notion de corps et d’âme

Chère Laetitia,

Je lis votre intervention sur le site de Gai-Luron (presquetout…), et découvre donc votre question du corps et de l’âme dans la pensée chrétienne et pré-chrétienne. Vous cherchez « quelques repères » sur ce vaste sujet dans le cadre d’une session sur « La vie après la mort » et « l’au-delà ».

Je serai fidèle à mon habitude un tant soit peu iconoclaste, et ne craignant pas de dépasser sensiblement le cadre du débat d’aumônerie que vous mentionnez, tenterai un début de réponse qui n’aura d’autre ambition que celle, effectivement, de proposer quelques repères.

Ma position d’athée m’empêchera d’aborder la question avec l’empreinte de la foi. La raison ne sera pas non plus d’un grand secours puisque, rien de ce qui suit ne pouvant être observé ni expérimenté, il y manquera l’indispensable réfutabilité ; je crois pourtant que l’ensemble se tient et que votre formation d’anthropologue ne vous éloignera pas trop de mes propres conclusions.

Malgré mon statut de mécréant, je vous propose de partir du quatrième chapitre de la Genèse, celui dans lequel est évoqué le meurtre d’Abel par Caïn. Je note qu’il existe (au moins dans la traduction de la Vulgate par Le Maistre de Saci) une différence fondamentale entre Caïn, le premier fils, « conçu et enfanté » et Abel, son cadet, qui est lui « mis au monde ». J’aimerais ici être un Renan pour étudier cette opposition linguistique avec sa science énorme des écritures, mais je me sens capable de repérer que Caïn est « enfanté » c’est à dire « issu », « séparé », alors qu’Abel est « mis au monde », c’est-à-dire « intégré », « donné » à quelque chose.

Notons par ailleurs que Caïn (Qayin en hébreu : le forgeron – ou bien Qâna : l’acquis / d’après genèse IV.1) est cultivateur sédentaire, qui « extrait » donc les fruits de son travail de la terre, alors qu’Abel (Hebel en hébreu : celui qui passe comme une buée) est pasteur nomade et vit donc plus directement en osmose avec notre univers. On retrouvera ce combat tout au long de la Bible, entre nomades et sédentaires, entre pasteurs et citadins, et c’est peut-être aussi pour marquer déjà cette différence de qualité entre les deux que Dieu refuse l’offrande de Caïn et accepte celle d’Abel. Caïn deviendra le « méchant », qui survivra, et le pauvre Abel, qui avait pourtant la préférence de Dieu, disparaîtra dans la tombe au corbeau (« Dieu envoie un corbeau qui se mit à gratter la terre pour lui montrer comment cacher le cadavre de son frère » – Coran V.31).

On verra progressivement que c’est pour ces raisons que je place le premier (Caïn) comme une métaphore du corps et le second (Abel) comme un symbole de l’âme.

Au début en effet, il y a bien par Caïn l’enfanté, séparation, différenciation : le corps est une substance que la conscience différencie du tout.

Or, cette différenciation est un traumatisme ! Qu’il serait doux en effet de n’être qu’arbre, renaissant chaque printemps, rivière, au cours incessant, ou bien montagne perpétuelle (pour les plus ambitieux…). Faut-il rechercher ailleurs que dans cette blessure initiale tout l’effort d’un Bouddha pour revenir au Tout ? Sans doute et nous y reviendrons.

Pourtant, il n’y a rien à faire, dès que « je » est, « je » est « autre » (je hais ce genre de phrases qui cachent leurs limites et leur incompétence derrière une certaine pédanterie de pseudo érudit, mais nous nous en contenterons pour le moment si vous le voulez bien…).

Cette altérité va me suivre jusqu’au plus profond de moi-même comme LA question à laquelle je dois répondre, avant toutes les autres : Qui suis-je, que fais-je et dans quel état j’erre ? Vaste débat ontologique qui remplira effectivement nos étagères pour les siècles des siècles…

Autre chose intervient : dès lors que je suis « autre », j’observe ce qui m’est « autre », et ceci me fait peur. Orages (oh désespoir !) et vieillesse ennemie (je préfère nettement ce genre de jeux de mots futiles, veuillez m’en excuser…).

Pas si futile que ça pourtant, puisqu’il me permet de situer les deux contextes qui vont sous-tendre le reste de mon propos : étonnement devant la nature et peur de la mort. Peur de la mort surtout.

Mais revenons à nos moutons très immédiats : puisque ce corps est la marque incontestable, expérimentée, de cette altérité, il me faut lui choisir un statut, et je dispose pour cela de trois voies possibles qui peuvent m’octroyer quelque début de réponse :

• La première voie est platonicienne, paulinienne, mahométane : ce corps a l’origine de mon trouble est une horreur, un fardeau, un péché (mieux, la source même des péchés d’après les livres saints du judaïsme, de la chrétienté et de l’islam). Jetons le vite pour rejoindre les jardins de lumière en écoutant du Bach (sans Bach pour les mahométans, mais avec les houris – chacun ses goûts !). J’appelle cette voie la voie des gravillons et déconseille fortement de l’emprunter pieds nus.

• Je qualifierai la seconde voie de bouddhiste (par paresse). Elle se rapproche de la première en ceci qu’elle réfute le corps, mais cette fois ci sans jamais le détester, et n’en fait qu’une enveloppe provisoire dans mon périple du retour ; un retour vers le tout, bien entendu. Pas de désir pour ce corps, mais le respect que l’on doit à celui qui trans-porte mon bilan karmique (j’ai mis volontairement un tiret à trans-porte, pour mieux souligner la notion de transition). J’appelle cette voie la voie des dunes et souhaite beaucoup de souffle à celui qui l’emprunte.

• La troisième voie est évidemment le choix de ceux qui, de Leucippe ou Epicure et ce jusqu’à Montaigne, acceptent ce corps en tant que tel et décident de ne pas le châtier. Pourquoi devrais-je châtier ce don de Dieu diront d’ailleurs certains ? Gloire à la vie, disent-ils et Teilhard de Chardin ira finalement dans ce sens avec sa noosphère. J’appelle cette voie la voie de la rivière, mais préviens de la crue.

Quelle que soit la voie que je choisisse, la mort intervient pourtant vite en tant que confirmation de la différenciation que nous évoquons : le corps, quoi qu’on y fasse, semble bien se « séparer » de la vie à un moment ou à un autre. Se pourrait-il que cette séparation ne soit que la disparition d’une enveloppe et que le contenu retrouve sa nature initiale, primordiale, son intégration au tout ?

J’imagine assez bien l’un de nos joyeux ancêtres du Moustérien (1) observant la mort de son frère, blessé lors d’une chasse préhistorique. (J’ai d’ailleurs décrit cette scène dans des lignes sublimes dont je vous ferai grâce). Il voit bien, ce brave homme, que la main du frère s’amollit, que le visage se ferme, que son frère est mourant. Mais il SAIT tout d’un coup que « quelque chose » de son frère va rester. Il appelle cela « esprit », en attendant mieux, et son cousin d’Albion, toujours précis dans le langage, lui oppose bientôt les concepts de « spirit » et de « ghost »…

Nos anges, les djinns coraniques et autres walkyries aux services des dieux ne sont pas autre chose qu’une réminiscence élaborée de cette idée primitive, évidente et nécessaire : par la mort, je quitte mon état de différencié pour me rapprocher de l’Un, je deviens éternel.

Oui, mais seulement si j’ai été « bon » pendant ma vie (non mais alors !).

Car tant qu’à avoir une idée qui me réconforte (une éternité pour quelque chose de moi), autant qu’elle serve à quelque principe universel (une éthique par exemple ?). Dans ses « Fondements de la métaphysique des mœurs » Kant aura sur un point similaire cette phrase : « Agis comme si la maxime de ton action devait être érigée par ta volonté en loi universelle » ; on peut sans doute l’utiliser ici sans trop s’éloigner du sujet.

C’est ici que se situe la grande différence entre la notion primitive d’esprit, de « spirit » ou de « ghost » et celle de l’âme, très élaborée sur le plan de l’éthique. L’esprit, le « spirit » ou le « ghost » sont morts, mais l’âme est bien vivante.

Plus, elle est un don de Dieu, un pacte qu’il passe avec moi (ou Israël) pour que je puisse revenir à lui, si je ne la corromps pas. Qu’importe la mort d’Abel (souvenez-vous : « celui qui passe comme une buée »), ce qu’il représente est éternel. Quant à Caïn (le corps, le profiteur, le criminel), il pourra se construire toutes les cités hugoliennes (« Bâtissons une ville, et nous la fermerons » / Victor Hugo – La légende des siècles), il pourra tenter de se protéger dans toutes les fosses, sous toutes les voûtes, l’Oeil sera bien dans la tombe et regardera, condamnera, Caïn.

L’âme, partout où elle existe, est « éternelle », « universelle » (en ce sens qu’elle correspond au Tout, à l’Universel), c’est ce qui la rapproche de Dieu, c’est par elle que nous pouvons nous en approcher, c’est ce qui la sépare du corps.

On comprend mieux maintenant les âpres discussions de la controverse de Valladolid : des sauvages peuvent-ils avoir une âme ? Dieu a-t-il pu passer ce pacte avec ces choses si différentes ? Les indiens, tout comme les tropis de Vercors dans « Les animaux dénaturés » (titre qui constitue d’ailleurs comme un rappel à ce que j’écris dans ces lignes) seront sauvés par leur conscience de la mort (puis exploités dans les deux cas, mais c’est une autre histoire).

PS. C’est avec un tel discours que je passe parfois pour un bon chrétien chez les chrétiens, que je suis passé pour un musulman presque acceptable auprès de certains de mes amis d’Orient, et que je pourrais discuter sans heurts avec un chercheur de nirvana ; je suis pourtant bel et bien mécréant et toutes ces histoires ne sont pour moi que tromperies. Il n’en reste pas moins que le concept existe, qu’il est très méritoire et vaut, en tous les cas, la peine d’être étudié avec un respect mérité.

PPS. Ce texte est un peu long, il est pourtant très incomplet ; souhaitons que le débat qu’il instaurera peut-être, enrichi par quelque philosophe, théologien, anthropologue, ou par quelque passant, puisse en compléter les lacunes et corriger ses fautes. (Là, je me la joue comme Puck à la fin des « Songes d’une nuit d’été », qui s’excuse de son art en sachant qu’il vient d’être génial (2), mais je sais que ceux qui me connaissent m’en excuseront un peu).

(1) D’après Mircea Eliade, (Histoire des croyances et des idées religieuses – Tome 1 – P.19 – Payot 1978). on peut parler de sépultures avec certitude à partir du Moustérien (70 000-50 000 avant J.C). Des études plus récentes semblent indiquer que les premières tombes datent de 100 000 ans.

(2) « Ombres que nous sommes, si nous avons déplu, figurez-vous seulement que vous n’avait fait qu’un mauvais somme » (Fin de l’Acte V)




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