Archive pour la Catégorie 'Philosphie'

Introduction

Petit texte qui introduit le premier chapitre du petit essai déjà évoqué et qui attend vos critiques constructives. Il s’agit du chapitre qe j’ai nommé « Aube » et qui a pour ambition de décrire l’invention des dieux par l’homme. Par « constructives », j’entends aussi « acerbes ».

Il lui arrivait parfois, lors de la chasse, de s’arrêter quelques instants pour reprendre son souffle. La proie lui échapperait sans doute, mais il n’en pouvait plus de courir après cette foutue gazelle depuis des heures. Il faisait chaud, il avait soif. Et ce jour-là il s’assit donc sur un gros caillou qui surplombait le torrent qui traversait la forêt. Il ne l’avait jamais vraiment regardé, ce torrent, ni les arbres qui y baignaient leurs racines, ni les oiseaux qui venaient s’y baigner. Ils les avait vus, oui, des centaines de fois, mais regardé, jamais. Mais ce jour-là, et pour la première fois, il se sentit comme extérieur à tout ceci : non plus simple chasseur poursuivant son instinct, mais « individu », c’est à dire capable d’une existence hors de celle des autres êtres. Et donc capable d’observer ces autres êtres. Tous les êtres.

- Le caillou sur lequel je suis assis, l’araignée qui tisse sa toile sur cette branche, l’escargot qui bave sur son chemin, le vent qui souffle dans les herbes, l’herbe, et puis les arbres, et puis la carpe, dans l’eau, et puis le papillon, et puis, et puis…

Et puis lui : extérieur. Capable d’un regard, d’une observation, d’une compréhension…

D’une compréhension ? Pas si sûr. Et c’est bien ce qui nous amène ici : le fait que, depuis ce jour là, notre chasseur-cueilleur n’a toujours pas très bien compris ce qui lui est arrivé au moment où il s’est assis sur son caillou pour se reposer et qu’il s’est mis à regarder le torrent. Des siècles de philosophies, de métaphysiques, de sciences et même de religions l’ont à peine aidé à trouver une réponse à peu près satisfaisante à la question fondamentale qui lui est venue spontanément à ce moment-là, le cul sur son caillou :

- C’est quoi tout ça ?

Une simple question ontologique qui n’allait pas tarder à devenir vraiment métaphysique…

Parce que dès lors qu’il se posait la question du :

- C’est quoi tout ça ?

arriverait le moment où il se poserait la question du :

- C’est quoi, moi ?

« L’animal sait, mais il ne sait pas qu’il sait, disait Teilhard de Chardin, l’homme sait qu’il sait au point qu’il est devenu capable d’utiliser sa propre pensée comme objet de réflexion ». Un vrai programme !

L’embêtant, voyez-vous, c’est que notre chasseur fit rapidement une extrapolation très simple, si simple, si simpliste, qu’elle nous pourrit la vie depuis quelques millénaires :

- Si je suis conscient que l’arbre existe, je ne vois pas de raison de penser que l’arbre n’est pas conscient lui-même de mon existence à moi. L’esprit qui me porte à connaître l’arbre doit donc exister dans l’arbre.

Esprit de l’arbre. Pourquoi ne pas considérer ceci comme le premier pas vers l’invention de Dieu ? Mais j’extrapole.

L’orgueil des croyants

Depuis que j’ai écrit ce petit texte, le débat mentionné a repris de l’ampleur, et sur d’autres terrains. Tant mieux : il est d’une qualité que la fréquentation de ce blog confirme chaque jour et qui dépasse mes rêves les plus fous. Merci de vous sentir bien ici… Je m’y sens bien aussi, grâce à vous tous.


Un long débat s’est instauré sur ce blog, et plus particulièrement sur l’article dédié à Hilary Hahn. Le débat portait sur la foi, la révélation, la religion, l’existence de Dieu, l’orgueil des croyants, la création du monde, etc.

Au sein de 777 commentaires, enjeu d’un pari trés insensé mais bien mené, la liste des sujets abordés est si longue que l’Eglise elle-même n’y retrouverait pas son latin. Je note par ailleurs que ce sont pour la plupart des questions dont l’Eglise plus ou moins catholique et trés apostolique débat depuis près de vingt siécles, avec parfois pour résultat des schismes remarquables. Je note enfin que les dits schismes ont eu pour avantage principal de permettre de poser les questions autrement et de relancer le débat sur des bases nouvelles.

Des questions, donc, furent ici posées, quelques réponses tentées et de mémorables joutes sont venu enrichir ces lieux d’une qualité très noble : la passion. Mais, aprés une lecture détaillée de tout ceci, je reste sur ma faim et je crains de ne pas être le seul. Pire, je crains que d’aucuns ne se soient sentis insultés, dans leur foi ou dans leur raison, par des propos qui n’en avaient pas le but, par des auteurs qui n’en éprouvaient pas le besoin ni l’envie.

Mon intervention est donc nécessaire, non comme ce vieux moine d’un temple tibétain qui aimait voir ses rouges moinillons se chamailler très violemment avant de répandre sur eux sa lumineuse sagesse, mais comme l’un d’entre vous, qui, maître de ces lieux quand même, veut participer au débat tout en le recadrant à sa propre mesure.

J’ai imprimé les nombreuses pages de commentaires qui constituent la trame de cette discussion. J’ai lu, j’ai relu, souligné, souri, gribouillé, raturé, réfléchi, ralé, annoté, et ma conclusion va déplaire à certains : oui, il existe bien un orgueil des croyants ! Et même un orgueil des croyants qui ne croient pas. Et aussi des croyants qui croient ne pas croire, et des non croyants qui croient, et ainsi de suite.

J’avais évoqué dans un autre texte, je crois que c’était l’un de mes tout premiers, les merveilleuses « Identités Meurtrières » d’Amin Maalouf, et je me demande à vous lire si la charte de ce blog ne devrait pas inclure l’obligation d’en connaître les termes. J’ai maintenant la chance de connaître certains d’entre vous personnellement et je connais donc, de visu, votre grande qualité. Mais je n’ai pas reconnu tout le monde ici, sinon dans la richesse de certains arguments. La lecture de Maalouf aurait sans doute évité ce travers.

« Toute certitude se doit de détruire son contraire ». Cette phrase est peut-être de moi, si quelqu’un ne m’a précédé dans cette évidence. Gai-Lulu me pardonnera donc de ce plagiat plus que probable et m’en indiquera sans aucun doute la source, ou bien l’équivalence.

Et c’est bien de cela dont il s’agit : de nos certitudes à tous. Toutes respectables, certaines admirables, mais qui deviennent des poux dès lors qu’elles veulent s’opposer aux certitudes de l’autre. Tschok n’aime pas les religions, soit ! Gai-Lulu aime la logique, merveilleux ! Raph SAIT qu’elle a été touchée par la révélation, mille fois bravo ! Même si elle en doute encore parfois, et c’est d’ailleurs en cela que sa foi reste riche. Elise se sent atteinte dans son intégritéde croyante, défendons-la, corps et âme ! Camille aime Chéri et Sublet de Noyers, tant pis pour nous. Elle croit en Dieu, fermement, tant mieux pour elle !

Vous connaissez tous une grande partie de mon opinion sur la religion, vous savez que, POUR MOI, Dieu est à peu près aussi utile qu’un compas pour tirer une droite ; mais lorsque j’observe la force radieuse de Raph, malgré les déboires qu’elle nous décrit avec beaucoup de pudeur, lorsque je vois le charme de Camille, rayonnante de sa foi et de sa culture, lorsque je lis Elise et l’imagine en train de chanter ses cantiques à un chauffeur de bus tourangeot, alors je ne peux que me réjouir de savoir que d’autres ont trouvé une voie qui leur convient et qu’ils en tirent toute leur force et tout leur rayonnement.

Mais si Camille, Raph ou Elise (ce qu’elles ne feront pas) viennent un jour critiquer, même poliment, mon athéisme, alors, je me lèverai comme un seul homme pour leur crier ma stupéfaction : « Comment ? Vous qui avez réussi tout ceci, qui avez atteint cet amour dont vous parlez si bien ; oui vous, qui me parlez de révélations, de prières et de cantiques, vous en êtes encore à refuser d’autres voies. A réfuter mon choix ? Disparaissez, traitresses, vous m’avez menti ! » .

Ce n’est pas moi que je défendrai alors – je n’ai nul besoin de telles défenses – c’est elles, la force de leur foi.

Dois-je « exliquer » mon athéisme, cher Gai-Lulu ? Lui donner un sens « logique » ? Je ne le crois pas. Je ne peux que tenter de démontrer (Non ! Pas prouver : démontrer.) par mes actes et par mon regard sur le monde, que ce chemin en vaut au moins un autre pour qui veut dépasser la vulgarité de nos petites attentes égoistes. Dois-je faire comme Michel Onfray, et expliquer très médiatiquement que tout le reste n’est que mensonge putréfiant ? Si je le faisais (je ne le ferai pas) alors Camille, Raph ou Elise sauraient, je l’espère, m’envoyer au diable, et je pèse mes mots.

Camille, Elise ou Raph doivent-elles prouver la valeur de leur foi ?

Elles le font par ce qu’elles nous démontrent d’elles. Cela me suffit largement.

Toute la difficultÈ vient du fait que la foi et la raison ne sont que des outils.

Que nous faisons parfois de ces outils le centre vital de notre perception du monde. Que nous estimons devoir, aux seuls fins de préserver ce que nous sommes, nous barricader derrière l’une ou l’autre et monter sur la petite clôture ridicule que nous venons de créer pour hurler toute la gloire de notre piteux héroïsme. J’ai préféré pour ma part rompre ces digues (c’est un jeu dangereux lorsqu’on n’a pas encore appris à reconnaître les fourbes, mais c’est une autre histoire).

Foi et raison sont des outils, des moyens de transport. Rien d’autre. Et l’on peut choisir l’un ou l’autre pour atteindre l’autre rive, tant que l’on en choisit un. L’important n’est pas l’escale finale, mais bien la traversée. L’important n’est pas le but que l’on se fixe, mais la volonté que l’on s’octroie pour atteindre ce but.

Et puis comment connaîtrions-nous le but au début du chemin ?

- Voici où je vais, c’est un endroit …
- Y as-tu dejà été ?
- Non …
- Alors pourquoi tentes-tu de me le décrire ? De l’imposer comme but ?

« Lorsqu’il descendit de la montagne…. ».

Dans Zarathoustra, Niezsche nous parle d’abord d’un retour.

Ne sentez-vous donc pas à quel point ce retour nécessite un premier départ ? Un premier envol ?

Je ne vois pas d’autre fonction pour l’Homme que celle de ce départ, de cette envolée ; et je me prosternerai toujours devant quiconque a décidé de son propre départ, quelque soit le véhicule qu’il ait choisi pour son voyage. Oui, je me prosternerai, le mot n’est pas trop fort. Et c’est bien une joie que j’éprouve à chaque fois que je constate un commencement, que j’en suis le témoin.

« Ne me parlez donc plus de la souffrance ! » dirait Nietzche. Ne me parlez plus de la haine. Ne me parlez plus de la pensée unique ou du politiquement correct, ne me parlez plus de vos combats contre les autres, mais plutôt du combat « vers » vous mêmes.

Et parlez-moi plutôt d’aurores.

Lorsque Trophonius vit « sa propre aurore » après un long séjour souterrain, lorsqu’il eu creusé, sapé, que croyez-vous qu’il fit ?

Il se mit à aimer.

La plus difficile, la plus redoutable, des choses.

Lettre à Laetitia sur la notion de corps et d’âme

Chère Laetitia,

Je lis votre intervention sur le site de Gai-Luron (presquetout…), et découvre donc votre question du corps et de l’âme dans la pensée chrétienne et pré-chrétienne. Vous cherchez « quelques repères » sur ce vaste sujet dans le cadre d’une session sur « La vie après la mort » et « l’au-delà ».

Je serai fidèle à mon habitude un tant soit peu iconoclaste, et ne craignant pas de dépasser sensiblement le cadre du débat d’aumônerie que vous mentionnez, tenterai un début de réponse qui n’aura d’autre ambition que celle, effectivement, de proposer quelques repères.

Ma position d’athée m’empêchera d’aborder la question avec l’empreinte de la foi. La raison ne sera pas non plus d’un grand secours puisque, rien de ce qui suit ne pouvant être observé ni expérimenté, il y manquera l’indispensable réfutabilité ; je crois pourtant que l’ensemble se tient et que votre formation d’anthropologue ne vous éloignera pas trop de mes propres conclusions.

Malgré mon statut de mécréant, je vous propose de partir du quatrième chapitre de la Genèse, celui dans lequel est évoqué le meurtre d’Abel par Caïn. Je note qu’il existe (au moins dans la traduction de la Vulgate par Le Maistre de Saci) une différence fondamentale entre Caïn, le premier fils, « conçu et enfanté » et Abel, son cadet, qui est lui « mis au monde ». J’aimerais ici être un Renan pour étudier cette opposition linguistique avec sa science énorme des écritures, mais je me sens capable de repérer que Caïn est « enfanté » c’est à dire « issu », « séparé », alors qu’Abel est « mis au monde », c’est-à-dire « intégré », « donné » à quelque chose.

Notons par ailleurs que Caïn (Qayin en hébreu : le forgeron – ou bien Qâna : l’acquis / d’après genèse IV.1) est cultivateur sédentaire, qui « extrait » donc les fruits de son travail de la terre, alors qu’Abel (Hebel en hébreu : celui qui passe comme une buée) est pasteur nomade et vit donc plus directement en osmose avec notre univers. On retrouvera ce combat tout au long de la Bible, entre nomades et sédentaires, entre pasteurs et citadins, et c’est peut-être aussi pour marquer déjà cette différence de qualité entre les deux que Dieu refuse l’offrande de Caïn et accepte celle d’Abel. Caïn deviendra le « méchant », qui survivra, et le pauvre Abel, qui avait pourtant la préférence de Dieu, disparaîtra dans la tombe au corbeau (« Dieu envoie un corbeau qui se mit à gratter la terre pour lui montrer comment cacher le cadavre de son frère » – Coran V.31).

On verra progressivement que c’est pour ces raisons que je place le premier (Caïn) comme une métaphore du corps et le second (Abel) comme un symbole de l’âme.

Au début en effet, il y a bien par Caïn l’enfanté, séparation, différenciation : le corps est une substance que la conscience différencie du tout.

Or, cette différenciation est un traumatisme ! Qu’il serait doux en effet de n’être qu’arbre, renaissant chaque printemps, rivière, au cours incessant, ou bien montagne perpétuelle (pour les plus ambitieux…). Faut-il rechercher ailleurs que dans cette blessure initiale tout l’effort d’un Bouddha pour revenir au Tout ? Sans doute et nous y reviendrons.

Pourtant, il n’y a rien à faire, dès que « je » est, « je » est « autre » (je hais ce genre de phrases qui cachent leurs limites et leur incompétence derrière une certaine pédanterie de pseudo érudit, mais nous nous en contenterons pour le moment si vous le voulez bien…).

Cette altérité va me suivre jusqu’au plus profond de moi-même comme LA question à laquelle je dois répondre, avant toutes les autres : Qui suis-je, que fais-je et dans quel état j’erre ? Vaste débat ontologique qui remplira effectivement nos étagères pour les siècles des siècles…

Autre chose intervient : dès lors que je suis « autre », j’observe ce qui m’est « autre », et ceci me fait peur. Orages (oh désespoir !) et vieillesse ennemie (je préfère nettement ce genre de jeux de mots futiles, veuillez m’en excuser…).

Pas si futile que ça pourtant, puisqu’il me permet de situer les deux contextes qui vont sous-tendre le reste de mon propos : étonnement devant la nature et peur de la mort. Peur de la mort surtout.

Mais revenons à nos moutons très immédiats : puisque ce corps est la marque incontestable, expérimentée, de cette altérité, il me faut lui choisir un statut, et je dispose pour cela de trois voies possibles qui peuvent m’octroyer quelque début de réponse :

• La première voie est platonicienne, paulinienne, mahométane : ce corps a l’origine de mon trouble est une horreur, un fardeau, un péché (mieux, la source même des péchés d’après les livres saints du judaïsme, de la chrétienté et de l’islam). Jetons le vite pour rejoindre les jardins de lumière en écoutant du Bach (sans Bach pour les mahométans, mais avec les houris – chacun ses goûts !). J’appelle cette voie la voie des gravillons et déconseille fortement de l’emprunter pieds nus.

• Je qualifierai la seconde voie de bouddhiste (par paresse). Elle se rapproche de la première en ceci qu’elle réfute le corps, mais cette fois ci sans jamais le détester, et n’en fait qu’une enveloppe provisoire dans mon périple du retour ; un retour vers le tout, bien entendu. Pas de désir pour ce corps, mais le respect que l’on doit à celui qui trans-porte mon bilan karmique (j’ai mis volontairement un tiret à trans-porte, pour mieux souligner la notion de transition). J’appelle cette voie la voie des dunes et souhaite beaucoup de souffle à celui qui l’emprunte.

• La troisième voie est évidemment le choix de ceux qui, de Leucippe ou Epicure et ce jusqu’à Montaigne, acceptent ce corps en tant que tel et décident de ne pas le châtier. Pourquoi devrais-je châtier ce don de Dieu diront d’ailleurs certains ? Gloire à la vie, disent-ils et Teilhard de Chardin ira finalement dans ce sens avec sa noosphère. J’appelle cette voie la voie de la rivière, mais préviens de la crue.

Quelle que soit la voie que je choisisse, la mort intervient pourtant vite en tant que confirmation de la différenciation que nous évoquons : le corps, quoi qu’on y fasse, semble bien se « séparer » de la vie à un moment ou à un autre. Se pourrait-il que cette séparation ne soit que la disparition d’une enveloppe et que le contenu retrouve sa nature initiale, primordiale, son intégration au tout ?

J’imagine assez bien l’un de nos joyeux ancêtres du Moustérien (1) observant la mort de son frère, blessé lors d’une chasse préhistorique. (J’ai d’ailleurs décrit cette scène dans des lignes sublimes dont je vous ferai grâce). Il voit bien, ce brave homme, que la main du frère s’amollit, que le visage se ferme, que son frère est mourant. Mais il SAIT tout d’un coup que « quelque chose » de son frère va rester. Il appelle cela « esprit », en attendant mieux, et son cousin d’Albion, toujours précis dans le langage, lui oppose bientôt les concepts de « spirit » et de « ghost »…

Nos anges, les djinns coraniques et autres walkyries aux services des dieux ne sont pas autre chose qu’une réminiscence élaborée de cette idée primitive, évidente et nécessaire : par la mort, je quitte mon état de différencié pour me rapprocher de l’Un, je deviens éternel.

Oui, mais seulement si j’ai été « bon » pendant ma vie (non mais alors !).

Car tant qu’à avoir une idée qui me réconforte (une éternité pour quelque chose de moi), autant qu’elle serve à quelque principe universel (une éthique par exemple ?). Dans ses « Fondements de la métaphysique des mœurs » Kant aura sur un point similaire cette phrase : « Agis comme si la maxime de ton action devait être érigée par ta volonté en loi universelle » ; on peut sans doute l’utiliser ici sans trop s’éloigner du sujet.

C’est ici que se situe la grande différence entre la notion primitive d’esprit, de « spirit » ou de « ghost » et celle de l’âme, très élaborée sur le plan de l’éthique. L’esprit, le « spirit » ou le « ghost » sont morts, mais l’âme est bien vivante.

Plus, elle est un don de Dieu, un pacte qu’il passe avec moi (ou Israël) pour que je puisse revenir à lui, si je ne la corromps pas. Qu’importe la mort d’Abel (souvenez-vous : « celui qui passe comme une buée »), ce qu’il représente est éternel. Quant à Caïn (le corps, le profiteur, le criminel), il pourra se construire toutes les cités hugoliennes (« Bâtissons une ville, et nous la fermerons » / Victor Hugo – La légende des siècles), il pourra tenter de se protéger dans toutes les fosses, sous toutes les voûtes, l’Oeil sera bien dans la tombe et regardera, condamnera, Caïn.

L’âme, partout où elle existe, est « éternelle », « universelle » (en ce sens qu’elle correspond au Tout, à l’Universel), c’est ce qui la rapproche de Dieu, c’est par elle que nous pouvons nous en approcher, c’est ce qui la sépare du corps.

On comprend mieux maintenant les âpres discussions de la controverse de Valladolid : des sauvages peuvent-ils avoir une âme ? Dieu a-t-il pu passer ce pacte avec ces choses si différentes ? Les indiens, tout comme les tropis de Vercors dans « Les animaux dénaturés » (titre qui constitue d’ailleurs comme un rappel à ce que j’écris dans ces lignes) seront sauvés par leur conscience de la mort (puis exploités dans les deux cas, mais c’est une autre histoire).

PS. C’est avec un tel discours que je passe parfois pour un bon chrétien chez les chrétiens, que je suis passé pour un musulman presque acceptable auprès de certains de mes amis d’Orient, et que je pourrais discuter sans heurts avec un chercheur de nirvana ; je suis pourtant bel et bien mécréant et toutes ces histoires ne sont pour moi que tromperies. Il n’en reste pas moins que le concept existe, qu’il est très méritoire et vaut, en tous les cas, la peine d’être étudié avec un respect mérité.

PPS. Ce texte est un peu long, il est pourtant très incomplet ; souhaitons que le débat qu’il instaurera peut-être, enrichi par quelque philosophe, théologien, anthropologue, ou par quelque passant, puisse en compléter les lacunes et corriger ses fautes. (Là, je me la joue comme Puck à la fin des « Songes d’une nuit d’été », qui s’excuse de son art en sachant qu’il vient d’être génial (2), mais je sais que ceux qui me connaissent m’en excuseront un peu).

(1) D’après Mircea Eliade, (Histoire des croyances et des idées religieuses – Tome 1 – P.19 – Payot 1978). on peut parler de sépultures avec certitude à partir du Moustérien (70 000-50 000 avant J.C). Des études plus récentes semblent indiquer que les premières tombes datent de 100 000 ans.

(2) « Ombres que nous sommes, si nous avons déplu, figurez-vous seulement que vous n’avait fait qu’un mauvais somme » (Fin de l’Acte V)




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